Réinventer le « chez-soi » : les nouveaux visages du secteur médico-social


Publié le Mardi 2 Juin 2026 à 10:08



Face au vieillissement démographique, l’innovation sociale et technologique s’impose comme un horizon commun. Accueilli le 19 février dernier au ministère de la Santé, le colloque « L’innovation comme horizon du chez-soi », a mis en lumière les transformations à l’œuvre dans l’accompagnement des personnes âgées. Au cœur des échanges : la nécessité de repenser le « chez-soi » en intégrant davantage les technologies, sans renoncer à l’humain. 




Le virage domiciliaire, les tensions persistantes sur les ressources humaines et l’aspiration croissante des aînés à rester maîtres de leur cadre de vie contraignent l’ensemble du secteur médico-social à se réinventer. Si l’habitat inclusif a occupé une place centrale lors du colloque « L’innovation comme horizon du chez-soi », organisé le 19 février 2026 par le Think Tank Autonomie & Habitat, les EHPAD et autres formes d’hébergement ont également été largement évoqués, tant les enjeux dépassent aujourd’hui les frontières d’un modèle unique. En ouverture, Charlotte Parmentier-Lecocq, alors ministre déléguée chargée de l’Autonomie et des Personnes handicapées, a rappelé que « ces dernières années, de nouvelles formes d’habitat ont émergé […] avec en commun de replacer l’humain au cœur de la solution d’habitat ». L’objectif, selon elle, réside désormais dans la nécessité de structurer « une véritable filière économique handicap et autonomie qui mettra l’innovation au service de l’inclusion et du bien vieillir »

Le « chez-soi », nouveau référentiel des politiques d’accompagnement 

Au fil des tables rondes, une conviction s’est imposée : « le sentiment d’être chez soi doit devenir un repère structurant des politiques d’accompagnement ». Président d’Autonomie & Habitat, Adrien Taquet a plaidé pour la « réhabilitation d’un droit à habiter ». Les expériences présentées montrent que le sentiment d’appropriation du lieu dépend moins de son statut juridique que de l’organisation du quotidien : liberté d’aller et venir, participation à la vie collective, personnalisation des espaces. Comme l’a souligné Charlotte Parmentier-Lecocq, les projets les plus récents ont « tous en commun de replacer l’humain au cœur de la solution d’habitat ». Ces principes irriguent déjà certaines pratiques en EHPAD, notamment à travers les unités de vie protégées ou les projets d’accompagnement personnalisés, dessinant un changement de paradigme.

L’innovation sociale comme levier de transformation 

Présentant les habitats partagés Alzheimer accompagnés par Alenvi, Chantal Guyon a mis en avant une approche fondée sur le « faire avec », à rebours d’une simple juxtaposition d’actes de soins. « Chaque colocataire va pouvoir être actif dans la maison en fonction de ses capacités », a-t-elle expliqué, décrivant des maisons « de 8 à 10 colocataires […] animées par des auxiliaires de vie ». Cette logique de participation active rejoint celle des unités de vie de petite taille et souligne l’évolution des postures professionnelles. Les équipes sont appelées à renforcer leurs missions de coordination, d’accompagnement et de soutien à l’autonomie, au-delà du seul soin. Même analyse du côté des bailleurs sociaux. Pour Séverine Mazet, directrice des parcours résidentiels et de l’innovation chez Immobilière Atlantic Aménagement (IAA), l’innovation « va au-delà du technique » et « relève d’abord d’un repositionnement stratégique ». Implanté en Nouvelle-Aquitaine, le groupe s’est engagé depuis plusieurs années dans le développement d’habitats seniors et adaptés au handicap. Il a ainsi fait « le choix stratégique […] de se pencher sur l’anticipation » du vieillissement en adaptant les logements en amont des pertes d’autonomie, a souligné la directrice.

Les technologies, un appui pour l’autonomie et les professionnels

Au-delà des modèles d’habitat, le colloque a mis en exergue le potentiel des solutions numériques et domotiques. Utilisés au quotidien et sous différentes formes, ces outils constituent un levier majeur, à la fois pour soutenir l’autonomie des résidents et pour améliorer les conditions de travail des équipes. « La technologie a probablement un rôle à jouer […] non pas pour se substituer au facteur humain, mais pour le compléter et l’amplifier », a rappelé Adrien Taquet. Une table ronde dédiée à l’innovation technologique a d’ailleurs fait la part belle à cette thématique, amenée à se développer encore dans les prochaines années. Élise Cabanes, gériatre et urgentiste, fondatrice de la plateforme de télésurveillance gériatrique EPOCA, a pointé un frein majeur pour le secteur : « le réglementaire ». L’interopérabilité des systèmes constitue également, selon elle, un enjeu critique pour un déploiement à grande échelle. « Imposer un cahier des charges de l’interopérabilité […] serait une libération absolue pour les patients », a-t-elle insisté. 

Vers un continuum de solutions

Reste la question centrale du changement d’échelle. Les intervenants s’accordent : les freins sont autant réglementaires et financiers, que culturels. Le décloisonnement entre logement, médico-social et sanitaire apparaît indispensable, tout comme la réponse au manque de professionnels de santé. L’incertitude des financements et le coût de l’immobilier pèsent également sur le développement des nouvelles formes d’habitat et sur la modernisation des établissements existants. Les intervenants ont ainsi insisté sur la nécessaire articulation entre les habitats possibles. Pour Séverine Mazet, « en permettant aux personnes de rester le plus longtemps chez elles, nous réduisons aussi la pression sur les EHPAD ». L’habitat inclusif offre dès lors une alternative bienvenue entre le maintien à domicile isolé et l’entrée en établissement : « les personnes âgées ont une solution entre “je vends mon logement” et “je vais en EHPAD” », détaille-t-elle. Ingrid Dautrey, directrice de l’association Hapy, partage cette vision et refuse toute logique d’opposition : le secteur n’est « pas dans le ni-ni ». L’habitat partagé doit « s’affirmer comme une véritable troisième voie à part entière », complémentaire des réponses existantes. 

Pour autant, les EHPAD demeurent un maillon essentiel du parcours. Delphine Pavy, directrice du pôle médico-social de CDC Habitat, a rappelé avec force que, malgré les critiques, « l’EHPAD est et restera nécessaire », notamment pour les publics les plus fragiles. Si des formes intermédiaires se développent, « nous ne pourrons pas nous passer des EHPAD », a-t-elle insisté, appelant plutôt à transformer et revaloriser ces structures, mouvement déjà engagé par de nombreux gestionnaires avec l’émergence de formats plus proches du domicile. « Dépasser durablement les modèles existants, c’est parfois aussi les compléter », a conclu Delphine Pavy. Une invitation à penser un continuum de solutions au service du grand âge et du droit fondamental d’habiter. 

> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici
 
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